22.9.07

A coté

J'ai failli toucher ta main l'autre jour, parce que la tendresse qui coulait sous tes mots me touchait, et que la mienne n'as pas accès à la langue. Tu as compris sans que je parle ce que tu étais. J'aimerais connaître les gestes simples. De nouveau le calme s'est installé entre nous, c'est une belle passerelle pour nos regards. Un jour nous parlerons peut-être, j'espère juste que rien ne nous y forcera. Et puis quelle importance, je sais, tu sais, qu'avons nous besoin d'entendre ? Nous pourrions échanger des mots comme on se drape dans une chaude couverture, mais je suis trop fragile pour être conscient des limites. Alors qu'il me suffise d'être à coté.

14.8.07

L'emprise

Il n'y a pas eu que des mauvais moments. Je devrais me souvenir de ça. Tu as eu des regards et des gestes, des attentions, de belles choses. On a été bien tout les deux. Je ne sais pas pourquoi je me focalise toujours sur tes monstruosités. Tu me manque. Je serais presque prêt ce soir à remballer cette putain de fierté qui m'a tant fait courtiser la solitude. J'ai rêvé de toi il y a quelques mois, quelque chose d'affreux, je me suis réveillé en larmes. Je ne me rappelai pas avoir éprouvé une telle angoisse depuis l'enfance. Cela semblait tellement inéluctable, tu m'as dépossédé cette nuit là. J'ai perdu cette haine qui m'éloignait de ton emprise.

28.11.06

Le Seuil

Je ne sais qui je suis venu voir. C'est chez moi, je me dirige vers l'appartement où j'ai passé mon enfance. Je traverse la cour et soudain tu es là. Assise par terre, tu joues avec une petite fille devant l'entrée. Le bitume est mauve comme ces trottoirs propres qui brillent après la pluie. Il fait beau, tu portes une robe d'été à fleurs avec une dominante rose, tes cheveux sont différents, roux, tu sembles décoiffée et ton visage porte les marques de la fatigue et de la détresse. Il n'y a aucun bruit, pas le moindre son, pas de chant d'oiseau, les gens dehors ne parlent pas. J'avance vers toi dans du coton, je voudrais t'éviter mais tu es devant l'entrée que je dois emprunter, tu ne m'as pas vu. En moi c'est le grand chambardement, la soupe à la grimace, je sens monter du ventre une colère formidable. On entend une sirène et je vois passer au ralenti sur la route une voiture de gendarmerie, un break. Et soudain tu me fixes avec un sourire pâle dans les yeux. Et tu dis : « Enfin, te voilà, je le savais, je te l'ai dit, tu ne pourras jamais m'oublier ». Ta voix se brise sur « m'oublier » et ma colère fait place à l'inquiétude, celle qui cloue par terre et met la tête comme un chaudron. Une vitre éclate derrière moi, j'entends des enfants courir et quelqu'un crier « Mais que fait la police ? » et il n'y a aucun autre son. Tu me regardes toujours et tu souris maintenant. Je ne dis rien. Je sens confusément que tu es ici parce que je t'y ai mise, que je vais franchir ce seuil derrière toi et que je n'y peux rien. Tu demandes à la petite fille de rentrer, tu lui dis de penser à se brosser les dents puis vers moi tu jettes un sourire triste et tu franchis la porte.

Un Train

Il y a treize ans, j’étais militaire. C’est une pile de livres nonchalamment posée sur ma table qui m’a rappelé cela. J’étais parti pour douze mois. Tout les gens qui m’entouraient semblaient très contents pour moi. Ils me disaient: «Tu vas voir, quand tu reviendras, tu seras un homme». J’étais vaguement inquiet. A quoi allais-je ressembler dans un an et qu’allaient-ils me faire pour opérer en moi une transformation si complète? Finalement, en y pensant, ce sont des femmes qui ont fait de moi un homme. Elles ont dû s’y mettre à plusieurs et cela pris bien plus d’un an. Je ne sais pas si je dois vraiment être fier du résultat. Et je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de prise ni beaucoup de recul sur ce que le temps fait de moi. J’ai un peu renoncé à cette vaine prétention d’influer sur le cours des choses. Mais j’observe et je me souviens. Et pour ça, je ne laisserais pas ma place. De l’armée, il ne me reste que peu. Ce ne sont ni les marches au pas, ni les pompes, ni les corvées de poubelles, présenter armes et autres demi-tour qui laisseront une trace. Il y a une nuit que je n’ai pu oublier; trois heures de pure atmosphère et de pur amour. C’était dans mon train de trois à six heures du matin du dimanche, celui du retour à la caserne. Cent quatre vingt kilomètres d’obscurité pour moi tout seul. J’emportait toujours un livre et montait toujours dans un wagon assis sans compartiments. Dans l’obscurité, je me frayais un passage vers le centre en enjambant les membres épars des dormeurs qui obstruaient chaque fois la travée. Puis, je me cherchait une banquette libre un peu isolée, m’asseyait prés de la fenêtre et vérifiait le bon fonctionnement de la veilleuse. Dés que le train démarrait, j’ouvrais mon livre. Cette nuit là, c’était «Autres Rivages» de Vladimir Nabokov. Une jeune fille dormait sur la banquette opposée, la tête vers la fenêtre. Nabokov est, à ma connaissance le seul auteur qui ait écrit dans trois langues différentes. «Autres Rivages» est son autobiographie; le récit de ses errances et de son combat pour devenir successivement américain puis français. Mais surtout, qu’il fût dur de ne plus être russe. Le livre était débordant de nostalgie et de vieilles gares tristes. Le son des lourds trains russes faisait écho à celui de mon wagon. Au fil de la lecture, je suis parti loin dans ces contrées neigeuses. Parfois, c’était trop et je fermait quelques instants l’ouvrage. Les yeux clos, je parcourait timidement les sentiers de Nabokov, profitait du soleil et des papillons. Il y avait cette fille qui dormait à coté; Elle était le parfait point final à ce magma de sons, d’images et de sensations. C’était si beau. Toute la nuit, régulièrement, je l’ai regardé dormir. Je l’ai couvé des yeux dans le fracas des trains et la douceur des automnes russes. A six heures, le train est rentré en gare; j’ai rangé mon précieux livre, éteint la veilleuse et suis partit sans bruit. Je n’avais fait que quelques mètres lorsque J’ai nettement entendu à peine un son, un chuintement. Un timide au revoir. Durant cette longue valse russe; rien, aucun mouvement, aucun bruit ; n’avait pu me laisser deviner qu’elle ne dormait pas. Je l’ai souvent regretté mais il aurait fallu l’aide d’un treuil pour que je me retourne. Je crois que, paralysé par la surprise, je n’ai même pas pu répondre. De longues années après, j’ai racheté ce livre et l’ai relu. Il manquait tant pour que la magie opère.

21 Gr

Combien avons nous de vies ? Dans sa piscine chauffée avec boisson à la paille gratuite (à volonté), l'embryon, selon une théorie vague dont je n'ai jamais lu confirmation, passe par toutes les phases de la phylogénèse. Avant d'être homme, je fus donc plante (en pot ?), puis sardine, puis tétard, lézard, pigeon, panda, rat, jusqu'à l'hominidé. Parfois, je regrette de ne pas m'être arrété au géranium. Ah, prendre le soleil à longueur de journée et rien comprendre à rien, se contenter d'un système nerveux rudimentaire, faire de l'ombre au chat.... Mon corps serait donc le fruit d'un énorme mélange de plein d'animaux dégoutants. 80 % d'eau. Et les 20% qui restent, qu'ont-il gardé de leurs parrains à écailles, à poils, à plumes. Quelle somme suis-je ? Selon la théorie de l'évolution, seul les mieux adaptés à leur environnement survivent. Nous, finallement, au début, on étaient moyens partout mais capables de survivre dans de nombreux biotopes. Puis, il y a 200 ans environ, quelque chose à changé, nous avons commencé à conformer le milieu à nos exigences. Et là, c'est une sorte d'entité virtuelle qui fait la différence, notre Conscience ou Dieu ou Le Grand Tout ou Zeus, etc (rayer la mention inutile). Une non-matière se niche aux creux de nos synapses. Ce n'est pas une histoire de taille du cerveau sinon nous serions gouverné par des baleines (quoique). C'est 21 grammes qui font la différence, 21 gr pour pouvoir enculer les pandas à coup de bambous. 21 gr qui migrent lorsque nos corps se liquéfient. 21 gr qui transmettent la mémoire de ceux qui nous ont précédés, 21 gr de continuité. Peut être 22 pour les meilleurs. Toute cette somme de savoirs accumulée depuis trois millions d'années avant Gutenberg, nous n'en sommes dépositaires que pour quelques dizaines d'années, mais il semble que, malgré cela, rien ne se perde. Il y aurait une mémoire de l'humanité et du coelacanthe, du colza et du cocker. Certains sont capables de fabriquer des pizzas de plusieurs tonnes, mais toujours rien sur ces 21 gr. Combien avons nous de vies ? Le temps n'est rien qu'un des nombreux systèmes de mesure crées pour faciliter la mise en équation du monde. En physique quantique, ce système ne fonctionne pas, la particule se moque du temps. Le quark, particule indivisible, peut se trouver à deux endroits différents au même instant. Le temps n'existe pas. Nous ne nous déplaçons pas sur une ligne du passé vers notre futur. Nous sommes dans un cercle, toutes les portes sont ouvertes. C'est notre faculté de mémoire qui crée l'illusion d'un avant. L'esprit fabrique l'histoire. Aujourd'hui, de nombreux médecins clament que le vieillissement est une maladie. 21 grammes. Et si c'était vrai. Notre histoire se promène peut-être le long de kilomètres de fibres synaptiques, apparaissant et disparaissant au gré de connexions aléatoires. Peut-être en moi subsiste la vie de Joey le tétard, comment a t'il vécu, comment est-il mort. Bien fatigué, je saurais sûrement encore synthétiser l'oxygène. Une petite pluie et je ferais une petite pousse, un petit bourgeon avant de fleurir un coup.

30.1.06

Physalis

Tu es allongée sur ce drap bigarré, la tête sur ma serviette de bain, un papillon vient d'hésiter à se poser sur ta casquette verte.Il était noir, blanc et rouge.Je te regarde, je me demande si tu dors.Tes lèvres tremblent comme si tu fredonnais un petit air léger.Tout à l'heure, un petit lézard gris a stationné un moment sur le livre de bijoux africains, avant de faire une halte sur mon pied nu, puis s'est perdu dans les rochers, c'était doux et chaud.On n'entend que l'eau et les oiseaux.J'essaie d'imaginer quelle trace a pu imprimer ton corps sur le sable à travers le drap.Je suis allongé si près de toi que ton souffle me décoiffe.Je pourrais te toucher, mais entre nous il y a ma peau.C'est une telle évidence d'être ici à tes côtés, si près que je pourrais sans bouger poser un baiser sur ton épaule, sans bouger chasser d'un souffle un papillon sur ton oreille.Je te regarde sans ciller, avec toute l'attention dont je suis capable parce qu'il y a une semaine j'avais oublié ton visage.Je mélangeait tes traits, il ne me restait que tes yeux.Je t'ai cherchée partout dans les livres, à l'intérieur de phrases longues et tourmentées, dans des mots compliqués et sans sens.Comment aurais-je pu imaginer te trouver sur cette place ? J'essaie de croire que tu as traversé tout ces pays pour venir me trouver.Tout-à-l'heure, pendant que tu me parlais je regardais tes mains.Ces mains qui ont taillé des pierres et fabriqué des bijoux au Canada, qui s'accrochaient au flanc des bus à travers le Sahara Occidental, qui s'agrippaient au bois d'une barque convoyant une vache à travers la forêt péruvienne, qui ont hissé les voiles à travers l'Atlantique, touché le sol du Sénégal.Ces mêmes mains, hier, elles manipulaient devant moi de fins entrelacs de métal, hier elles ont effleuré mon bras et ma peau est devenu fine comme une feuille sèche de physalis.Tu me parles des ours dansants sculptés par les Inuit.Tu me parles de l'attrait de la peur, de ce danger qui gonfle de sang tes veines.Tu es ici aujourd'hui et tu me dis que nulle part tu n'as vu plus belle lumière qu'en ce pays d'arbres et d'eau.Tu dors peut être, une fine perle de sueur brille au coin de tes lèvres, le lézard est revenu sur le livre de bijoux africains, il te regarde et s'en va.Je veux toucher ton épaule mais ma main est liée, je sens que tu sais.Tu ne me regardes plus, tu sais déjà, tu laisse entre nous un fin souffle d'air, un léger espace d'un millier de kilomètres.Je sais maintenant ce que je suis venu entendre.

6.1.06

Le Mystère Marcoeur (Martin Winckler)

"Le mythe est un petit animal furtif dont les sécrétions retendent la trame effilochée du réel."Ramon Baretto

"29 Les feuilles peuvent être détachées, il faut que le texte tienne."R.M.

25.12.05

Recours à l'arbre

Sans silence

Cette rage hier encore au réveil, qui me souffle dans les narines tout le jour. Quinze jours que cela dure. Mes gestes sont saccadés et rapides, trop de force et de vitesse pour saisir et reposer. J'essaie de ne rien briser. De faire une phrase complète quand je m'adresse à quelqu'un. Je surveille mes regards. Ma voix change. Tout le jour ça me coure dans les bras jusqu'au bout des doigts.

Et le soir me terrasse. Je m'endors n'importe où, sur une chaise, dos au mur, affalé.

Chaque fois, je pense au son du vent dans les feuilles du bouleau, ça ressemble à un scintillement, c'est doux et lumineux. Au début, sur un souffle, on entend que lui. Puis la brise se lève et les châtaigniers commencent à émettre des battements. Le vent forcit et le grand chêne couvre tout, là c'est mat et compact, plus fort et sans silence.

Un matin, vers neuf heures, le bruit me réveilla. Des espèce de pics, des oiseaux dans mes arbres, un dans le vieux châtaignier mourant et un dans le grand chêne. Ils tapaient en cadence, je cherchais longtemps à les apercevoir, j'aurais jeté des pierres pour que cela cesse.

La tête sous l'eau froide. Les deux pieds dans la poussière, le vent, cette terre fine et légère qui s'élève en tourbillon et s'insinue partout. La tête sous l'eau froide je rentre dans l'orifice de cette vieille pompe rouillée jusqu'à l'énorme nappe d'eau enclose qui bouge sous mes pieds poussiéreux, s'insinuant dans la terre et remplissant la plus infime faille, le plus ridicule vide, dans une obscurité totale.

Une eau sans soleil.

Hors de moi

Finalement, je ne peux pas vraiment m'en empêcher. C'est la nuit, quand je n'arrive pas à dormir. Dés que je relâche ma vigilance, les mots obsédants reviennent et ne tardent pas à former une phrase, puis deux, c'est le début d'une histoire, et ça peut aller très vite. A chaque fois je me dit que je ne me ferai pas avoir, et je ne bouge pas du lit. Quelquefois ça s'en va et je m'endors. Mais la plupart du temps ça continue, ça se ramifie et ça gagne en vitesse. Je n'ai pas d'autre choix que me lever et l'écrire, le porter hors de moi.Après le sommeil viens. J'ai commencé comme ça, en pensant pouvoir me libérer des obsessions, pesants remords et autres basses pensées. Les porter hors de moi. Au début ça marchait. Ça me laissait tranquille quelques temps. Mais l'encre à ses limites. On se tache les doigts, on s'amuse d'une belle phrase, d'un joli mot, mais rien ne change.

Locataires

Nous sommes tous des locataires.
Appuyez ici

S

J’ai rêvé de toi. Tu me parlais d’elle, dans un lit, allongée sur moi que ne protégeait que ton tee-shirt blanc et ton string peut-être rouge. J’avais fui l’appart à cause de gros scarabées noirs qui mangeait tout les coins de tiroirs de mon meuble à fringues. Tu t’étais glissé sans un bruit dans mon lit de fortune. Je n’avais senti que ton corps cherchant sa place contre le mien et ton souffle lorsque tu approchas ma bouche. Tu parlais du temps et de mon obstination à le gaspiller. Tu glissais vers le chuchotement et ta voix devenait rauque. Cela ne faisait qu’accentuer le sentiment de danger et d’interdit qui m’envahissait. Mes mains parcouraient tes fesses. Tu as fui bien avant que je n’aille trop loin.

Le lendemain, je suis allé te voir. J’avais envie de vérifier si tu pouvais être aussi cette autre. Je ne t’ai rien dit. Mais tu as bien du remarquer au fond de mes yeux une lueur, parce que ton regard à changé. J’avais la sensation de te voir pour la première fois. Je pensais à cette chose sans tête qui nous reliait depuis tant d’années. Comment aurions-nous pu la nommer ? Et quel chemin avait-tu pris pour pénétrer dans mon rêve, moi qui ne me souviens jamais ? Comment s’appelle ce fil tendu qui conduit à tes yeux et m’empêche de me perdre tout à fait ? Tu me veilles quand je m’endors, je t’ai vu.

Nuque

Tu as dit oui sans hésitation. Je n’arrive pas à savoir si ça t’embête, si tu fais ça pour me faire plaisir. C’est vrai que j’avais envie de le faire, parce que le temps passe, que je les oublie et que j’ai le sentiment de leur devoir au moins ça, un petit moment de considération. On va être bien sur l’herbe. On ne pourra pas faire tout ce que l’on veut, je me contenterai de te regarder. Il est dix heures, oncle a déjà commencé à boire, mais il assure, il a l’alcool tendre. Il parle, il parle ; tante Odette serre les fesses. Tu souris, discute, tu éblouis ; tu es lumineuse. Je n’en reviens pas, tu es plus charmeuse avec eux qu’avec moi, tu les maternes, et ils aiment ça. Tu as été chercher l’enfant au fond d’eux, tu les envoûtes. Tu es différente ; c’est un côté de toi que je ne connais pas. Cette chose qui te vient du fond du ventre et que je ne peux ni partager ni comprendre ; cette manière de faire corps avec la vie, d’être ancrée sur une rive que je n’atteins pas. Tu as attaché tes cheveux, je regarde ta nuque ; j’espère que cette petite attention m’est destinée. J’ai envie d’aller poser ma tête dans le creux de ta hanche Oncle prend un verre de vin et tu le réprimandes gentiment. Tu connais déjà tout de leur vie, ils t’en ont dit plus qu’à moi. Comme j’aimerais parfois posséder ton aisance. Tu me regardes soudain, les yeux malicieux. J’ai dû penser trop fort. Je n’avais jamais remarqué comme tes épaules bougent quand tu ris, toute une machinerie s’ébranle dans ton dos. Mon oncle est né en 1913 à Verdun ; quelques années après la Grande guerre, il allait aux champignons dans les bois interdits, truffés de mines et troués d’obus. Il disait que c’était chez lui alors il ne risquait rien. En 1939, il a combattu chez lui, puis il est retourné aux champignons. Lorsque j’étais adolescent, il m’emmenait. Il m’avait montré l’endroit où il était tombé, butant sur une pointe de baïonnette allemande. Il avait creusé, tiré, creusé ; au bout de celle-ci était un fusil et une main était encore agrippée à la crosse. Il m’avait emmené à ces grands entonnoirs d’une dizaine de mètres de profondeur qui parsemaient la forêt ; les Allemands creusaient des tunnels et plaçaient des bombes sous les bunkers. Nous avions visité cette fameuse tranchée où trente poilus sont enterrés debout, la pointe de leur baïonnettes leur tenant lieu de stèle. Cheminant à ses côtés, jamais ne me quittait la sensation de marcher sur la tête des morts. Six mois par an, tous les ans, il quittait Verdun au volant de son antique Renault 12 attelée d’une caravane cinquantenaire pour épuiser l’Europe. Jamais il ne parlait de ses voyages. Je me souviens qu’il conduisait à la même vitesse en ligne droite et en virage. Ma tante, docile, voyait du pays. Oncle raconte ses chasses aux cèpes, tu l’écoutes et tu l’accueilles. Je vois bien que tu ne triches pas. Depuis que je te connais, constamment, tu te multiplies. Je ne t’épuiserai pas. Je ne sais même pas par cœur la carte de tes grains de beauté et autres particularités dermiques. Je pense à ce mince filet d’air emprisonné entre deux peaux. Si nous nous blessions tout deux et gardions nos plaies en contact, peut être en cicatrisant nos peaux se souderaient-elles. Tu as adopté ma vie, mes goûts, mes amis, sans que jamais ton passé ne s’interpose. Un jour, ton ventre se réveillera, et tu redeviendras soudain cette femme que je découvre. Ce sera à moi d’avancer vers toi.

24.12.05

Des heures que ça dure

J'ai pas peur. Il suffira d'un rayon de soleil pour que les choses se mettent en place d'elles mêmes. Fera jour demain.